Samedi 7 octobre 6 07 /10 /Oct 00:18

"Quelle série d'avanies, quelle suite d'humiliations, je vais subir, se disait-il; ah ! l'expiation de mes dédains utilitaires est prête !"

Pour échapper à ses créanciers, Jacques Marle et sa femme Louise quittent Paris et se réfugient à la campagne, au château de Lourps. Le couple au bord de la misère, végète, en attendant un utopique retour à meilleure fortune.

En rade est un roman sans direction précise: naturaliste, symboliste, réaliste, champêtre; mais aussi décadent, gothique, romantique. Roman égaré à l'image de son héros, dont l'esprit dilettante suit les caprices de ses inclinations, et picore dans les lectures, au lieu d'entreprendre quelque étude sérieuse et prolongée.

L'action est inexistante: les personnages secondaires stagnent dans un quotidien gris, réglé, qu'ils répètent mécaniquement, et agrémentent de distractions d'ivrognes; ils n'ont plus les sursauts
d'imagination, les couleurs d'intelligence qui pourraient les sauver de l'abrutissement. Le héros, empêtré dans cette fade réalité, voit diminuer son goût des nourritures de l'intellect.

Le livre est un tissu de
descriptions de la nature, morne et immobile, de la campagne humide, peuplée de paysans insipides, de monuments abandonnés à la vermine et aux courants d'air. C'est aussi la peinture d'un ménage agonisant: l'homme a le dégoût du travail utile, la femme, convalescente, est inapte. Les deux sont réduits à se supporter, dans une atmosphère silencieuse de reproche et de désolation.

Comme toujours chez Huysmans, la forme est savante et virtuose. La couleur pathétique alterne avec les illuminations sublimes. La lecture est un bonheur esthétique: les descriptions, magiques, charnelles, sont hautement suggestives; la campagne a le goût de bourbier, les murs du chateau l'odeur de plâtre humide. Les pointes d'humour noir à la Villiers surgissent de manière inattendue.

Huysmans ferme le XIXe siècle littéraire. Pourtant l'histoire persiste à ne retenir que Zola, qui contrairement à son disciple, fut l'homme d'un procédé unique, le naturalisme, et vécut de ce confort littéraire, vingt volumes durant. L'oeuvre de Huysmans, plus intime, parce qu'elle est le reflet de croyances éparses mais sincères qui ont jalonné sa vie, est éclatée en romans aussi divers que Marthe, A rebours, En rade, Là-bas, En route, La cathédrale ou L'oblat.

Par Gaspard Elliott - Publié dans : Impressions de Lectures
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Jeudi 5 octobre 4 05 /10 /Oct 13:54
Le groupe de l'idole punk Johnny Thunders.


The Heartbreakers - Chinese Rocks
Vidéo envoyée par Gaspard_Elliott
Par Gaspard Elliott - Publié dans : Show
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Mardi 3 octobre 2 03 /10 /Oct 18:59

"La poésie n'est chez moi pas une fin; mais passion, et la passion a droit à des égards; elles ne doivent pas - elles ne peuvent pas être excitées à volonté, avec un oeil sur les viles compensations, ou les plus viles approbations, de l'homme."

Les poésies d'Edgar Poe, moins épouvantables que ses contes, moins répandues en nos contrées, demeurées parfaites en leurs embaumements de style, ont gardé leur vitalité, conservé leur fraîcheur sinistre. Ces vers alambiqués, ces petites liqueurs d'effroi, distillent un parfum d'épouvante et de corruption.

Ecrites entre 1827 et 1849, date de sa mort, ces vers dévient du romantisme
des petits Lamartine qui sévit alors en Europe - ces "avaleurs de clair de lune, aussi incapables de saisir l'action par les cornes que le sentiment par la plastique", dixit Flaubert. Poe est aussi un avaleur de clair de Lune, mais de la lune blafarde, celle qui magnétise le cerveau, celle qui hypnotise les sens, et qui se fait complice du delirium tremens des après-minuit.

Son principe, sa poétique, c'est la création rythmique de la beauté. Hanté jusqu'à la moelle, il n'est jamais à court d'inspiration. L'Ange du Bizarre est toujours penché à son épaule: la
Muse et le poète vivent en parfait ménage, en vers comme en prose.  "Comme poète, Edgar Poe est un homme à part. Il représente presque à lui seul le mouvement romantique de l'autre côté de l'Océan"  dit Baudelaire. Hostile à toute idée de poésie directement utile, il est toutefois plus nuancé que Goethe et les parnassiens en admettant qu'il arrive à la poésie de l'être bien que ce n'en soit pas la finalité.

Dans ses vers, le poète incline par moments à la tendresse, mais une tendresse macabre, vouée aux défuntes. Ses vers sont des chrysanthèmes: on les jette sur des pierres tombales. Chez lui l'amour n'est plus un sentiment, mais une névrose, un feu follet. Il conçoit ses poèmes comme on creuse des tombeaux:
autour d'un être cher qui n'est plus.

C'est le poète du deuil et des enterrements, du veuvage hanté et des dernières solitudes. Transparent dans le malheur, il est désespérant, car il ne cherche pas à apitoyer. "Il est le premier américain qui, à proprement parler, ait fait de son style un outil. Sa poésie, profonde et plaintive, est néanmoins ouvragée, pure, correcte et brillante comme un bijou de cristal" (Baudelaire). Ce style, appliqué à sa conception noire du romantisme, produit l'effet d'une triste lucidité. Clairvoyant, digne, Poe l'était jusqu'au fond du gouffre.

Illustré par Manet

Illustré par Doré

Par Gaspard Elliott - Publié dans : Impressions de Lectures
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Lundi 2 octobre 1 02 /10 /Oct 12:23

"La foi est le supplément de la raison, dans les ténèbres que laisse la science, soit devant elle, soit derrière elle; elle émane de la raison, mais elle ne peut ni se confondre avec elle, ni la confondre."

Moins connu que Le matin des magiciens, qu'il précède dans la démarche, et dont il anticipe les idées, l'ouvrage d'Eliphas Lévi, essai à la fois historique et philosophique, propose des
idées audacieuses, héritage des Lumières, de l'illuminisme et des dogmes de l'Eglise, qu'il rejette en les réconciliant en un savoir unique.

L'auteur balaye la représentation traditionnelle des sciences occultes, mâtinée d'ignorance populaire et de superstition: "la religion des kabbalistes est à la fois toute d'hypothèses et toute de certitude, car elle procède par analogie du connu à l'inconnu." Comme Hegel et de Maistre, il combat l'idée pernicieuse d'une opposition entre la science et la foi: "la science et la foi ne se prêtent un mutuel concours qu'autant que leurs domaines sont inviolables et séparés".

Son oeuvre est sans cesse traversée par l'idée d'une "distinction des contraires pour arriver à l'harmonie par l'analogie de leurs rapports" - le dogme des kabbalistes. Ils ont l'intuition d'une harmonie universelle et cachée, qu'ils se proposent de découvrir dans les textes sacrés et les symboles. L'évolution de cette recherche, ancestrale, est retracée dans cette Histoire de la magie.

La magie sous les Pharaons, les assemblées de druides, l'astrologie et l'hermétisme dans l'Antiquité gréco-romaine, l'alchimie au Moyen-Age, les loges maçonniques à la veille de la Révolution, le magnétisme: l'occultisme est attesté, dans ses multiples disciplines, à tous les âges de l'histoire. Sa pratique est aussi vieille que les religions; on lui prête des origines fabuleuses, on en trouve des traces dans les mythes et légendes, dans les textes des Anciens; des faits merveilleux sont colportés et se transmettent de génération en génération. Les vieux mystères gardent leur secret, tenaces, et se dérobent à la compréhension.

L'auteur revient sur la vie d'occultistes célèbres, et tente de démêler les faits de la légende: Raymond Lulle, Nicolas Flamel, Guillaume Postel, Paracelse, le comte Saint-Germain, Balsamo, Cagliostro... Le livre est riche en anecdotes et commentaires.

La magie est très présente dans l'histoire de la littérature; c'est une source d'inspiration fréquente, un thème
récurrent: Circé la magicienne dans l'Odyssée, le mythe d'Isis dans l'Ane d'or d'Apulée, Simon le magicien dans la Bible, Le diable amoureux de Cazotte, Balzac marqué par Swedenborg, Nerval par les illuminés, puis les surréalistes...

Aujourd'hui l'occultisme littéraire ne survit que par l'intermédiaire de considérations oiseuses
, sous le nom d'ésotérisme. Les oeuvres de Lévi sont connues de tous les escrocs New Age, des sectes en tous genres. Les travaux des occultistes servent de pâture à la Kabbale, à la Scientologie, qui se sont emparées des idées les plus simples, qu'ils ont vulgarisées à l'extrême. Le grotesque le dispute à l'infâme. Les plus honnêtes sont encore ceux qui l'utilisent pour faire tourner les tables.

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Par Gaspard Elliott - Publié dans : Impressions de Lectures
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"L'auteur du présent blog n'a eu que deux passions dans la vie: le noir et le bleu.
Cet homme n'a jamais prétendu à une large publicité: c'est volontiers qu'il sacrifia son morceau de gloire, qui, comme à tout anonyme, lui était du. Mais puisqu'à son époque, l'usage
était d'ouvrir l'imperméable et de s'offrir au premier regard venu, il s'est laissé gagner par les faiblesses de son temps, la manie des confidences sans vergogne, qui ne produisent rien qui soit durable, mais qui soulagent des chimères, comme les chasses d'eau soulagent la vessie."

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